« L’inflation fait passer la logistique du statut de banal tuyau à celui d’actif stratégique »

Publié le 29 septembre 2022

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Enseignant-chercheur spécialiste des chaînes logistiques. Aurélien Rouquet décrypte les conséquences de l’inflation sur le secteur logistique. Pour y faire face, il recommande une évolution vers un modèle de chaîne logistique plus malléable, capable de se réorganiser en permanence, de façon plus agile. Explications.

La période est marquée par une envolée généralisée des coûts des matières premières, des prix de tous les modes de transport, mais aussi des revendications salariales dans la logistique. Quelles en sont les conséquences ?

Aurélien Rouquet : « Le retour de l’inflation entraîne des répercussions à deux niveaux sur les flux logistiques. 

De façon directe, les industriels et les distributeurs doivent faire avec des chaînes de valeur qui se sont recomposées et qui voient une montée en puissance des prestataires logistiques, surtout des armateurs dans le secteur du transport maritime. Le coût d’acheminement d’un conteneur depuis l’Asie vers l’Europe a été multiplié par cinq en quelques années ! Il y a donc eu un transfert des pouvoirs (ou un rééquilibrage, selon le point de vue) entre les producteurs / distributeurs et les géants de la logistique et du fret maritime, qui ont plus qu’avant les moyens d’imposer leurs conditions et leurs marges.

En bout de chaîne, dans les entrepôts et sur les routes, on constate une tension en matière de recrutement et de fidélisation de salariés qui ont des conditions de travail exigeantes – sous la pression des délais et des volumes, avec des temps de travail décalés (nuits, week-ends). 

Ces deux aspects conjugués entraînent un accroissement des coûts et des prix.

De façon indirecte cette fois, le retour d’une inflation mondiale, les surstocks constitués durant la pandémie de Covid ainsi que les pénuries de matières premières et de produits de base se répercutent sur l’organisation des chaînes logistiques qui doit être repensée. À cela s’ajoute bien sûr la pression politique et réglementaire ayant pour but de réduire les modes de transport carbonés et de développer des alternatives aux transports polluants ».

 

Avec la pandémie de Covid, les entreprises s’étaient-elles préparées à ces impacts ?

Aurélien Rouquet : « Jusque fin 2019, il existait une forme de préjugé, d’état de fait, selon lequel si je caricature un peu, la logistique ne constituait qu’un simple ‘tuyau’, fiable et peu coûteux. Le retour à la réalité a été brutal : toutes les chaînes logistiques sont composées de divers acteurs, qui entretiennent  des rapports de force économiques, sont dans une hyper concurrence planétaire et doivent faire face à des aléas géopolitiques et des enjeux sociaux et climatiques. La crise sanitaire fut un marqueur. Mais aujourd’hui, tout le secteur est reconditionné par des crises qui s’enchaînent : le retour de l’inflation, la guerre en Ukraine, la bascule écologique, etc. Le contexte de crise est ainsi la nouvelle normalité logistique ! »

 

Quelles sont les adaptations possibles pour renforcer les chaînes d’approvisionnement ?

Aurélien Rouquet :  « J’en vois deux principales :
        
D’une part, évoluer vers des chaînes logistiques plus malléables, l’idée étant de pouvoir les reconcevoir en permanence - non seulement en fonction des coûts, point essentiel de la compétitivité, mais aussi de la disponibilité des produits, facteur tout aussi indispensable. En parallèle à cette plus grande agilité, il est pertinent de chercher à relocaliser certaines productions, et notamment de réduire la longueur des circuits d’approvisionnement.

D’autre part, les chaînes logistiques doivent améliorer leur résilience. Cela passe par une diversification des fournisseurs et des transporteurs, la constitution de stocks stratégiques et de stocks-relais afin de créer une redondance qui permette aux entreprises de mieux absorber les variations de prix comme de flux.

Concrétiser ces deux aspects demande de revoir les contrats établis avec les prestataires, et d’agir selon une logique plus ouverte, qui suppose un meilleur partage entre acteurs des données sur les flux logistiques.. Les prestataires logistiques ont un rôle clé à jouer dans cette équation : leur capacité d’organisation et de reconfiguration doit aider à mutualiser et faire baisser les coûts. Mais en prenant cette place pivot, attention : ceux-ci deviennent plus puissants et pourront aussi à terme augmenter leur marge ».

 

Jouer sur la chaîne amont serait-il également judicieux ?

Aurélien Rouquet : « En effet, pour lutter contre l’inflation, il est aussi possible de revoir les promesses marketing des entreprises. Par exemple, en allongeant les délais de livraison, en réduisant l’assortiment des produits proposés, en repensant l’offre pour limiter les invendus et les surstocks, mais aussi en revoyant les caractéristiques et les conditionnements des produits, en généralisant l’écoconception, l’économie circulaire et le surcyclage.

Fondamentalement, les chaînes logistiques ont comme fonction d’assurer l’équilibre entre l’offre et la demande. La demande étant des plus incertaines, l’infrastructure logistique doit devenir agile, en s’appuyant sur des technologies de pointe pour disposer d’une vision globale et systémique, fondée sur des indicateurs aussi bien logistiques et financiers, que qualitatifs, sociaux et environnementaux. En cela, les chaînes logistiques s’affirmeront comme des actifs stratégiques clés dans la compétitivité des firmes ».

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Aurélien Rouquet est professeur de logistique à l’école de commerce et de management Neoma Business School et rédacteur en chef de la Revue française de gestion. Il est l’un des coordinateurs de l’ouvrage « La Logistisation du monde », aux Presses Universitaires de Provence.